Page:Gaboriau - Les Gens de bureau, Dentu, 1877.djvu/266

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


Ah ! c’était un bon père, ce garçon de bureau, et surtout un homme convaincu. Du jour où son fils fut nommé commis, il le salua dans la rue et ne lui parla plus qu’avec vénération.

La Hiérarchie avec la Tradition, voilà les deux pivots de l’Équilibre. Aussi l’Administration s’efforce-t-elle de multiplier entre tous les grades les lignes de démarcation, et c’est elle-même autant que l’orgueil personnel qui creuse un abîme entre le supérieur et son subordonné.

Le caractère national aussi y aide beaucoup, et le Français, qui est fou d’égalité, est bien aise d’avoir quelqu’un à saluer avec déférence, à la condition d’avoir quelqu’un à regarder avec mépris.

La politesse jette une planche sur ce gouffre qui sépare deux hommes d’un grade différent, mais c’est une planche pourrie qui rompt au moindre effort. Quelle que soit l’urbanité de l’un et de l’autre, dans la rue, à table, dans un salon, vous distinguerez à coup sûr le chef de son inférieur.

La familiarité de ce dernier, quoi qu’il fasse, aura quelque chose de courtisanesque ; ce ne sera qu'une nuance, mais on pourra la saisir, et l’intimité de l’autre aura toujours l’air d’une condescendance.