Page:Gautier - Œuvres de Théophile Gautier, tome 2.djvu/132

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naît pas ou qu’elle n’a vu qu’une fois, ce qui est la même chose.

Cette dissertation n’empêche pas la calèche de voler légèrement sur la grande avenue des Champs-Élysées et d’avoir dépassé l’arc de l’Étoile, cette gigantesque porte cochère ouverte sur le vide.

La nature présentait un aspect tout différent de celui qu’elle avait au jour où Musidora battait le bois de Boulogne au hasard pour y rencontrer le Fortunio : ― le rouge sombre des bourgeons avait fait place à un vert tendre, couleur d’espérance, et les oiseaux gazouillaient sur les branches de joyeuses promesses ; le ciel, où nageaient deux ou trois nuages de ouate blanche, semblait un grand œil bleu qui regardait amoureusement la terre ; ― une douce senteur de feuillage nouveau et d’herbe fraîche montait dans l’air comme un encens printanier ; de petits papillons jaune soufre dansaient sur le bout des fleurs et tournaient dans les bandes lumineuses qui zébraient le fond vert du paysage.

Une allégresse infinie égayait la terre et le ciel. Tout respirait la joie et l’amour partagé ; l’atmosphère était imprégnée de jeunesse et de bonheur. Du moins c’était l’impression qu’éprouvait Musidora ; elle voyait les objets extérieurs à travers le prisme de la passion.

Les passions sont des verres jaunes, bleus ou rouges, qui teignent toute chose de leur cou-