Page:Gautier - Œuvres de Théophile Gautier, tome 2.djvu/232

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longtemps sur les Pays-Bas, Tiburce résolut d’aller à Anvers, pensant avec quelque apparence de raison que les types familiers à Rubens, et si constamment reproduits sur ses toiles, devaient se trouver fréquemment dans sa ville natale et bien-aimée.

En conséquence, il se rendit à la station du chemin de fer qui va de Bruxelles à Anvers. — Le cheval de vapeur avait déjà mangé son avoine de charbon, il renâclait d’impatience et soufflait par ses naseaux enflammés, avec un râle strident, d’épaisses bouffées de fumée blanche, entremêlées d’aigrettes d’étincelles. Tiburce s’assit dans sa stalle en compagnie de cinq Wallons immobiles à leurs places comme des chanoines au chapitre, et le convoi partit. — La marche fut d’abord modérée : on n’allait guère plus vite que dans une chaise de poste à dix francs de guides ; bientôt le cheval s’anima et fut pris d’une incroyable furie de vitesse. Les peupliers du chemin fuyaient à droite et à gauche comme une armée en déroute, le paysage devenait confus et s’estompait dans une grise vapeur ; le colza et l’œillette tigraient vaguement de leurs étoiles d’or et d’azur les bandes noires du terrain ; de loin en loin une grêle silhouette de clocher se montrait dans les roulis des nuages et disparaissait sur-le-champ comme un mât de vaisseau sur une mer agitée ; de petits cabarets rose tendre ou vert pomme s’ébauchaient rapidement