Page:Gautier - Œuvres de Théophile Gautier, tome 2.djvu/244

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dont le peintre d’Anvers saupoudre insouciamment ses innombrables productions, c’est le bistre italien dans sa plus fauve intensité ; les bourreaux, colosses à formes d’éléphant, ont des mufles de tigre et des allures de férocité bestiale ; le Christ lui-même, participant à cette exagération, a plutôt l’air d’un Milon de Crotone cloué sur un chevalet par des athlètes rivaux, que d’un Dieu se sacrifiant volontairement pour le rachat de l’humanité. Il n’y a là de flamand que le grand chien de Sneyders, qui aboie dans un coin de la composition.

Lorsque les volets de la Descente de croix s’entr’ouvrirent, Tiburce éprouva un éblouissement vertigineux, comme s’il eût regardé dans un gouffre de lumière ; la tête sublime de la Madeleine flamboyait victorieusement dans un océan d’or et semblait illuminer des rayons de ses yeux l’atmosphère grise et blafarde tamisée par les étroites fenêtres gothiques. Tout s’effaça autour de lui ; il se fit un vide complet, les Anglais carrés, l’Anglaise rouge, le bedeau violet, il n’aperçut plus rien.

La vue de cette figure fut pour Tiburce une révélation d’en haut ; des écailles tombèrent de ses yeux, il se trouvait face à face avec son rêve secret, avec son espérance inavouée : l’image insaisissable qu’il avait poursuivie de toute l’ardeur d’une imagination amoureuse, et dont il n’avait pu apercevoir que le profil ou un dernier pli de