Page:Gautier - Œuvres de Théophile Gautier, tome 2.djvu/32

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longtemps agacée avec un brin de paille ; ses prunelles vertes scintillent singulièrement ; les narines de son petit nez se gonflent, les coins malicieux de sa bouche se relèvent, son dos ne s’appuie plus au coussin du fauteuil ; elle se tient droite en arrêt, comme un cavalier debout sur ses étriers, qui s’apprête à frapper et qui assure son coup. L’attelage gris pommelé de George lui trotte et lui piaffe dans la cervelle, et elle se voit déjà couchée sur les coussins de la calèche et faisant voler sous les roues tourbillonnantes la poussière fashionable du bois de Boulogne.

D’ailleurs Fortunio seul lui plaît bien autant que les quatre chevaux de George, et l’attelage n’est plus que d’une importance secondaire dans la périlleuse conquête qu’elle tente. Elle cherche au fond de son arsenal l’œillade la plus assassine, le sourire le plus amoureusement vainqueur pour le lui décocher et lui percer le cœur d’outre en outre ; en attendant qu’elle porte le coup décisif, elle observe Fortunio avec une attention profonde, voilée sous des façons badines ; elle guette tous ses mouvements ; elle l’entoure de lignes de circonvallation et tâche de l’enfermer dans un réseau de coquetteries ; car Fortunio est un type vivant de cet idéal viril rêvé par les femmes et que nous avons le tort de réaliser si rarement, aimant mieux abuser outre mesure de la permission qu’on nous a accordée d’être laids.