Page:Gautier - La sœur du soleil.djvu/75

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— Dans l’écurie ? dis-je.

Je n’y comprenais rien du tout ; mais j’ai confiance dans l’imagination fantasque du prince, et je me résignai à attendre pour comprendre. Les aveugles étaient sortis dans la grande cour du palais, et je vis que nous étions vêtus comme eux. Ces pauvres gens avaient les figures les plus comiques du monde avec leurs paupières sans cils, leur nez écrasé, leurs grosses lèvres et leur expression bêtement joyeuse. Nagato me mit un bâton dans la main et cria :

— En route !

On ouvrit les portes. Les aveugles, se tenant les uns les autres par le pan de l’habit, se mirent en marche, en tapotant le sol de leurs bâtons. Nagato, courbant sa taille, fermant les yeux, se mit à leur suite. Je compris que j’en devais faire autant, et je m’y appliquai de mon mieux. Nous voici donc par les rues à la suite de cette bande d’aveugles. Je n’y pus tenir. Je fus pris d’un fou rire que tous mes compagnons partagèrent bientôt.

— Nagato a décidément perdu l’esprit ! s’écrièrent les auditeurs du prince de Toza en éclatant de rire.

— Il me semble que Toza n’était guère raisonnable non plus !

— Le prince de Nagato, lui, ne riait pas, continua le narrateur, il était fort en colère. J’essayais de m’informer auprès de l’aveugle le plus proche de moi des desseins du prince, il les ignorait ; j’appris seulement que la corporation, dont je faisais partie, appartenait à a cette confrérie d’aveugles dont le métier est d’aller chez les petites gens masser les personnes faibles et les malades. Je commençais à entrevoir confusément l’intention de Nagato. Il voulait s’introduire, sous ce déguisement grotesque, dans une demeure d’honnêtes