Page:Gautier - Le Dragon Impérial, Armand Colin et Cie, 1893.djvu/125

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— Tu n’en mangeras pas, sois tranquille. Il importe qu’il ne soit rien fait à ta langue.

Le malheureux poète sut bientôt de quoi il s’agissait. Un des bourreaux lui fit rapidement des ouvertures par tout le corps du bout de son poignard, et dans les blessures vives l’autre versa de la poix toute flambante. La douleur fut insupportable. Le visage de Ko-Li-Tsin se contracta horriblement. Il mit ses mains sanglantes sur sa bouche pour ne pas crier, et ses yeux étaient pleins de larmes.

Un silence profond régnait parmi les gardes : ils semblaient impassibles, mais tous retenaient leur souffle, et dans les poitrines immobiles les cœurs se serraient.

— Pauvre Yo-Men-Li ! murmura Ko-Li-Tsin, elle serait morte.

— Veux-tu parler enfin ? cria le juge.

— Attends, dit le poète d’une voix railleuse. Je ne voudrais pas mourir, sans avoir composé un poème philosophique des plus importants ; car, lorsqu’elle l’aura lu, la jeune fille adorable que j’aime se croira veuve et ne se mariera pas ; ce qui rendra mon âme heureuse dans les pays d’en haut. Donne-moi donc de quoi écrire et laisse-moi songer.

— Cette fois ma patience est lassée ! s’écria le juge en se levant.

Et il jeta sur le sol dix petites lamelles de fer. Les bourreaux, les ayant ramassées, se dirigèrent vers un brasier que deux eunuques activaient en soufflant.