Page:Gautier - Le Dragon Impérial, Armand Colin et Cie, 1893.djvu/302

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en appuyant sa main pâle sur la bouche de la jeune fille. Si tu savais comme ces mots serrent ma gorge et pétrifient mon cœur, tu n’aurais pas le courage de les prononcer. Tu m’aimeras un jour, laisse-le moi croire ! Malgré toi tu m’aimeras, tant j’userai ma vie et ma gloire à te plaire !

— Je ne t’aimerai jamais ! dit Yo-Men-Li.

— Jamais ! Oh ! pourquoi ? Pourquoi ne m’aimerais-tu pas, moi le Fils du Dragon, moi qui trouble les rêves timides des jeunes filles, moi qui brille près de mon père comme une étoile près de la lune ?

— Parce que j’aimais Ta-Kiang, le laboureur, dit Yo-Men-Li, et que j’aime Ta-Kiang, le Frère Aîné du Ciel.

— Tais-toi ! cria le prince en devenant plus pâle que les perles de son collier. Tais-toi ! ou bien, comme deux ruisseaux qui se rejoignent, ton sang et le mien vont se mêler sur le sol. Ne dis pas que tu l’aimes, car, sous cette douleur, je deviendrais furieux comme un cheval blessé. Tu l’as dit cependant ! Tu as eu la cruauté de me couper par la racine. Le coup est si violent que je le sens à peine ; l’arbre abattu garde encore quelque temps des rameaux verts, mais bientôt il se dessèche et meurt.

Et le prince, étendant ses bras sur la muraille et la frappant de son front, se mit à sangloter longuement.

Yo-Men-Li le regardait, ennuyée.

Tout à coup il se retourna ; ses yeux brillaient, pleins de larmes ; ses dents claquaient fiévreusement.