Page:Gautier - Le Dragon Impérial, Armand Colin et Cie, 1893.djvu/314

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une muraille, ses adversaires, grimaçant et faisant de larges enjambées, se placèrent en face de lui avec des gestes terribles.

— Voici des personnages peu courtois, dit le poète, ils veulent m’envoyer au pays d’en haut sans se soucier de savoir si je suis en humeur de voyager. Tartares sans politesse, je ne veux pas partir ainsi, à l’improviste et sans bagages. Nous allons voir si vous me congédierez contre mon gré.

Et, plein d’adresse, il faisait tournoyer devant lui ses glaives sanguinolents.

— D’ailleurs, reprit-il, pendant que les Tartares s’efforçaient en vain de rompre cette barrière d’acier tourbillonnant, vous ignorez peut-être que je n’ai pas atteint encore le but de ma vie. Je veux parler de mon grand poème, dont vous ne sauriez vous expliquer toute l’importance. Loin d’être fini, il n’a pas encore de premier vers. Vous n’avez pas, j’espère, l’audacieuse prétention de me rendre immobile et stupide avant que mon poème soit gravé comme sur du jade dans la mémoire de tous les Fils de Pan-Kou.

Les soldats, peu sensibles aux discours du poète, piétinaient et grondaient en lui portant des coups réitérés qu’il parait avec une prodigieuse rapidité.

— Cependant, reprit Ko-Li-Tsin, le moment me semble grave et suprême. Si je retarde encore l’exécution de mon œuvre, mon nom demeurera peu glorieux, car je crois que je mourrai aujourd’hui. Ô ! Tsi-Tsi-Ka ! si je ne peux t’avoir pour épouse, je veux au moins que, veuve, tu me pleures ; et, malgré ces