Page:Gautier - Le Vieux de la montagne, Armand Colin et Cie, 1893.djvu/282

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dain les prunelles fixes du prophète et arracha à sa poitrine un effrayant sanglot !… Une goutte brûlante tomba qui fit un trou dans la neige… et Raschid, chancelant, s’abandonna à la chute…

Un bras vigoureux le saisit alors, l’arracha au gouffre. C’était l’homme au dévouement infatigable, l’ami impeccable et sûr, l’austère conseiller Dabboûs. Il avait rejoint le maître, depuis longtemps l’observait, veillait sur lui.

— Relève le front, prophète, dit-il d’une voix grave. Ta douleur et ton repentir sont aussi grands que tes crimes ; mais cette larme, où s’est fondu tout ton orgueil, tombe dans la balance et la fait pencher du côté du pardon.

— Non, ami, je ne mérite pas le pardon, dit Raschid d’une voix défaillante ; laisse-moi mourir, car ce que je pleure, ce n’est pas, comme tu le crois, ma gloire obscurcie. Mon désespoir est autre, hélas ! Je pleure la morte adorée, celle que j’ai tuée par amour et que, vivante à jamais dans mon cœur, j’aime d’un immortel amour !

Et, aux pieds du grand vieillard, le Prince des Montagnes, mortellement pâle, roula, évanoui, sur la neige.