Page:Gautier - Le capitaine Fracasse, tome 2.djvu/217

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— Aiguise la pointe au marbre de la cheminée, continua Chiquita, repasse la lame sur le cuir de ta chaussure.

— Pourquoi me dis-tu tout cela, fit la comédienne toute pâle ?

— Pour rien ; qui veut se défendre prépare ses armes, voilà tout. »

Ces phrases bizarres et farouches inquiétaient Isabelle, et cependant, d’un autre côté, la présence de Chiquita dans sa chambre la rassurait. La petite semblait lui porter une sorte d’affection qui, pour être basée sur un motif futile, n’en était pas moins réelle. « Je ne te couperai jamais le col, » avait dit Chiquita ; et, dans ses idées sauvages, c’était une solennelle promesse, un pacte d’alliance auquel elle ne devait pas manquer. Isabelle était la seule créature humaine qui, après Agostin, lui eût témoigné de la sympathie. Elle tenait d’elle le premier bijou dont se fût parée sa coquetterie enfantine, et, trop jeune encore pour être jalouse, elle admirait naïvement la beauté de la jeune comédienne. Ce doux visage exerçait une séduction sur elle, qui n’avait vu jusqu’alors que des mines hagardes et féroces exprimant des pensées de rapine, de révolte et de meurtre.

« Comment se fait-il que tu sois ici, lui dit Isabelle après un moment de silence ? As-tu pour charge de me garder ?

— Non, répondit Chiquita ; je suis venue toute seule où la lumière et le feu m’ont guidée. Cela m’ennuyait de rester dans un coin pendant que ces hommes