Page:Gautier - Les Cruautés de l'Amour, E. Dentu, 1879.djvu/200

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les cruautés de l’amour

C’était l’heure glaciale l’océan s’éclaire de la première lueur du jour, mais je ne pense pas qu’aucun passager ait songé à mettre sur le compte du froid le claquement irrésistible qui s’empara unanimement des mâchoires.

— Qui héritera de ma tante ? criait un gros monsieur vêtu seulement d’un large pantalon à carreaux noirs et d’une montre qui se balançait entre ses jambes au bout d’une grosse chaîne.

Une femme faisait une scène à son mari.

— Homme sans cœur, disait-elle, c’est toi qui m’as arrachée à mes foyers pour me conduire à ma perte ! Il ne te suffisait pas de me faire souffrir pendant ma vie, tu as voulu que je meure de ta main.

— Mais, ma chère amie…, essayait le mari.

— Mourir, reprenait la dame en agitant ses bras, mourir à la fleur de l’âge, lorsque nous commencions à jouir d’une honnête fortune ! et le tapis de ma chambre qui est tout neuf !

Plus loin, une vieille demoiselle, les doigts crispés, la bouche tordue, les yeux fermés par les larmes, baisait avec désespoir les mains rudes d’un matelot et criait d’une voix glapissante : — Monsieur, je ne veux pas me noyer ! je suis une honnête fille ! Monsieur le marin, j’aime mieux descendre.