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les cruautés de l’amour

Le matelot la repoussa d’un coup de coude, ce qui la fit rouler sous une banquette, et là elle continua ses piaulements de poulet plumé vif. Près du mât, éclairés par la lueur pâle du matin, deux amoureux profitaient de l’occasion pour s’embrasser en cachette et se disaient avec des yeux humides : Mieux vaut mourir ensemble que vivre séparés. Et les parents, aveuglés par l’épouvante, les laissaient faire et dire.

C’était vraiment un spectacle navrant : ces femmes vaincues par l’effroi, oublieuses de toute coquetterie, ces femmes dont le chignon n’avait aucune tenue, et ces hommes atterrés qui n’y prenaient point garde.

Quelques personnes stoïques avaient encore le mal de mer.

Quant à moi-même je commençais à maudire de tout mon cœur les pilules préparées par mon ami le docteur Delton, qui me valaient un si épouvantable cauchemar. Car, ainsi qu’il arrive en rêve, j’étais persuadé que tout ce que je voyais, n’était que de fausses apparences, mais j’étais impuissant à rompre ce triste enchantement. Une pesanteur horrible dans tous mes membres me tenait comme cloué au plancher du pont ; et le rêve continua.

On était perdu.