Page:Gautier - Les Roues innocents.djvu/14

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


que d’être trop bien mises et d’une élégance trop voyante, pour emprunter au style figuré des modistes et des couturières cet hypallage qui leur sert à désigner tout objet ou toute couleur qui attire l’œil.

La troupe joyeuse ou du moins turbulente s’engouffra dans l’escalier, et les passants attirés par ce fracas purent entendre, pendant quelques minutes, des éclats de voix et de rire qui les firent penser en soupirant aux voluptés sans nombre qu’allaient savourer ces fortunés mortels. — Les postillons, mis en belle humeur par les cinq francs de guide qu’ils venaient de recevoir, s’en retournèrent en faisant le plus charmant vacarme du monde, par manière de remercîment.

Une table somptueuse, servie dans le salon rouge du premier étage, attendait les convives, qui se placèrent avec un hasard un peu arrangé d’après les sympathies, les droits et les aversions de chacun. Les femmes, débarrassées de leurs chapeaux et de leurs mantelets, firent bouffer d’un coup de main le pli de leur jupe, passèrent le doigt dans l’échancrure de leur robe, se tassèrent dans leur corset par un mouvement gracieux d’épaules, et se livrèrent à tous les préparatifs de toilette de personnes qui veulent se mettre à l’aise pour une séance de quelque longueur ; deux ou trois d’entre elles tirèrent leurs petites mains, non sans peine, de gants plus petits encore, et qui, roulés ensemble, furent coulés dans le cornet des verres à vin de Champagne, en compagnie d’un bouquet de violettes de Parme ou d’un mouchoir garni de dentelles. — D’autres, craignant de compromettre la délicatesse de leur peau, ne se dégantèrent pas et jetèrent sur leurs compagnes un regard où se peignait un dédain miséricordieux pour une semblable rusticité.

Les domestiques, vêtus de noir, cravatés de blanc, comme des médecins ou des diplomates, circulaient,