Page:Gautier - Les Roues innocents.djvu/20

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de tête ? Observons, continua Florence dans son monologue.

— Et combien il a dû se gâter de chapeaux, d’écharpes et de robes ! ajouta le voisin d’un ton lamentable, en songeant qu’on abuserait sans doute de ce prétexte pour lui faire renouveler une toilette entièrement intacte ou tout au plus maculée d’une goutte de pluie.

Dalberg s’est-il aperçu qu’il est la cible des flèches d’Amine ? a-t-il senti un des regards qu’elle lui décoche ? se demanda Florence ; les hommes sont étranges. — Les deux seuls qui n’y verront rien, ce seront lui et Demarcy.

Ce n’est pas que Dalberg fût un sot ; mais il était engagé avec Rudolph dans une controverse assez vive. Il avait perdu vingt-cinq louis en pariant pour un cheval au steeple-chase ; la somme n’était pas considérable, mais son amour-propre souffrait de l’erreur de son jugement : il soutenait au baron qui avait gagné que toute la faute était à l’écuyer.

— Mon cher, lui répondait Rudolph, on pouvait s’y tromper. Votre favori, bien qu’au fond il ne fût qu’une rosse, avait des performances remarquables. Vous avez jugé en artiste et non en jockey ; mais nous vous formerons. Je vous présenterai à Edwards et à Robinson ; je vous ferai connaître Tom Hurst, le célèbre entraîneur.

L’espoir d’être admis dans l’intimité de si grands personnages rendit sa bonne humeur à Dalberg, qui se mit à parcourir la gamme de verres-mousseline placés devant lui, et que les échansons sinistres avaient impassiblement remplis de Barsac, de Gruau-Larose, de Romanée, de Constance et autres crus renommés.

Amine sourit en voyant Dalberg s’abandonner franchement à la gaieté du repas, et dit à voix basse à l’homme placé auprès d’elle : « Il marche bien, l’enfant. »