Page:Gautier - Les Roues innocents.djvu/21

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— S’il continue, il va se griser comme un garde national à la table du roi, répondit l’homme avec un geste de pitié.

Rudolph, lui, ne buvait qu’un peu de vin de Champagne frappé, mêlé à de l’eau de Seltz, sous prétexte d’un commencement de gastrite causé par de soi-disant excès commis dans les enfers de Londres, à un récent voyage en Angleterre.

Cette différence fut remarquée par Florence, et un imperceptible mouvement d’épaules trahit sa contrariété.

Les minauderies d’Amine avaient enfin attiré l’attention d’Henri, qui s’était penché vers Rudolph pour lui dire : — Il me semble, sans présomption aucune, qu’Amine me regarde d’un air furieusement tendre.

— Pardieu ! vous êtes un gaillard dubitatif, rien n’est plus clair ; mais vous êtes trop Némorin pour profiter de la bonne volonté de cette Estelle, répondit le baron Rudolph à Henri, qui se disculpa de son mieux de toute tendance pastorale, et affirma d’un air plein de candeur que jamais la terre n’avait porté un plus grand scélérat, et qu’auprès de lui Lovelace et don Juan n’étaient que des gens timorés.

— Tant mieux ! car on vous avait soupçonné d’amour honnête et pur, ce qui est extrêmement mal porté et du plus mauvais genre.

À ce propos, Henri rougit comme une jeune fille prise en faute, et cacha son embarras sous un toast en l’honneur d’Amine et de Florence, qui le lui rendirent en portant leur verre à la hauteur de leurs yeux.

Le dîner tirait à sa fin et devenait bruyant, tout le monde parlait à la fois, et chacun se racontait son histoire à soi-même faute d’auditoire. Une demi-douzaine de ces confidents de tragédie qui savent si bien écouter n’eût pas été de trop dans cette société de sei-