Page:Gautier - Les Roues innocents.djvu/38

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En outre, la crainte d’être taxé par Rudolph de naïveté départementale poussait Henri à toutes sortes de forfanteries de viveur. Il soupait sans faim, par simple imitation des roués de la régence, jouait et perdait de peur d’avoir l’air bourgeoisement économe, et se croyait obligé de faire la cour à des femmes qui ne lui plaisaient pas du tout, mais qui étaient vantées par son ami comme très à la mode. Plus de gens qu’on ne le pense, et cela parmi les plus forts et les plus spirituels, vivent pour obtenir l’approbation d’individus quelquefois sans mérite. Dans tout ce qu’il faisait, Henri avait l’inquiétude de Rudolph ; un sourire ou un froncement de sourcils du baron lui faisait complétement changer d’avis ; un mouvement d’épaules, un peuh ! méprisant de Rudolph suffisait pour dégoûter Henri d’un cheval, d’une femme ou d’une voiture. S’il donnait à souper, Henri n’était à son aise que lorsque Rudolph avait daigné dire : « C’est mangeable, » et ne s’amusait pas à mettre au-dessus des mets les plus exquis quelque ignoble ragoût de portier. — Rudolph avait une manière froide d’exciter Dalberg aux plus grandes folies ; il lui donnait des conseils raisonnables et l’engageait à ne pas forcer sa nature débonnaire et pacifique ; ainsi poussé, Henri aurait sauté une haie de six pieds de haut, embrassé la reine sur son balcon, et mis toute sa fortune sur une carte.

À ce train, Henri avait déjà mangé une cinquantaine de mille francs ; mais ce n’était pas cela qui l’occupait en ce moment.

Ce médaillon, que depuis plus d’un an il avait l’habitude de sentir sur sa poitrine, et qu’il regardait comme une espèce de talisman, était aux mains d’Amine, qui, sans doute, n’avait voulu lui faire qu’une niche en l’emportant, car de quelle utilité pouvait lui être cette miniature ? Elle n’était pas entourée de