Page:Gautier - Les Roues innocents.djvu/39

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brillants, et ce morceau d’ivoire peint ne devait avoir aucune valeur pour la maîtresse de Demarcy. Pourtant Dalberg éprouvait un vif chagrin de ne plus posséder ce cher portrait auquel il attachait une idée superstitieuse ; il se trouvait en quelque sorte désarmé.

Aussi il attendit avec une impatience extrême qu’il fût l’heure de se présenter chez Amine ; mais Amine avait eu la fantaisie d’aller déjeuner à Saint-Germain, au pavillon Henri IV, prétendant que rien n’est plus malsain que de rentrer chez soi après souper, — et n’était pas encore revenue. — Mais sans doute, avait ajouté la femme de chambre, monsieur pourra trouver madame ce soir à l’Opéra.

Henri courut à l’Opéra ; mais il eut beau braquer sa lorgnette sur toutes les loges, il ne put découvrir Amine, et sortit fort dépité. — L’heure à laquelle il pouvait convenablement se présenter chez M. Desprez était passée, ce qui ne l’empêchait point de prendre le chemin de la rue de l’Abbaye, pour avoir au moins le plaisir de regarder la maison où vivait son amie.

Une faible lueur tremblotait à travers les rideaux de la chambre de Calixte. — Henri, embossé dans son manteau, fixa longtemps ses yeux humides sur ce point brillant, étoile d’amour qui scintillait dans l’obscurité générale, car les autres fenêtres s’étaient successivement éteintes.

Les scènes du passé revinrent en foule à sa mémoire ; il se souvint de mille charmants détails où perçait la plus pure tendresse, d’une fleur donnée et conservée comme une relique, d’un refrain de romance dont l’application était visible, d’une main abandonnée plus longtemps qu’il n’était nécessaire à une descente de bateau ou de voiture… Et il se sentit le cœur inondé d’ineffables délices, car ces riens, venant de Calixte, avaient une valeur immense ! Puissance de l’amour chaste, il était plus heureux de