Page:Gautier - Les Roues innocents.djvu/40

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guetter une ombre sur une vitre qu’il ne l’avait été la veille à une table exquise, au milieu des plus jolies femmes et des plus joyeux compagnons.

— C’est là, se disait-il, qu’elle vit, qu’elle prie et travaille ; c’est là qu’elle s’endort sous l’aile de son ange gardien, qui se penche pour voir les rêves de cette âme charmante.

Puis, au bout de quelques minutes de contemplation extatique, faisant un retour sur lui-même, il ne put s’empêcher de s’écrier :

— Ah ! si Rudolph me voyait, c’est pour le coup qu’il m’appellerait troubadour et m’offrirait une redingote abricot à bandes de velours ; il ne me manque vraiment que la guitare. Encore si j’étais à Séville ou à Grenade, sous un balcon moresque ! Et il rit, mais du bout des lèvres, car il avait les paupières mouillées.

Pendant que Dalberg se livrait dans la rue à cet exercice que les Espagnols appellent pelar la pava, que faisait Calixte ?

Assise devant une petite table, elle écrivait, ou du moins paraissait écrire, car sa plume ne laissait aucune trace sur le papier.

Un plateau chargé d’un verre et d’une carafe contenant de la limonade était posé près du pupitre de Calixte, qui piquait le bec de sa plume dans la pulpe d’une moitié de citron qui n’avait pas servi à la confection du breuvage.

En ce moment, les sons d’un orgue se firent entendre dans le lointain, et M. Desprez entra, selon sa coutume, pour dire bonsoir à sa fille. L’orgue se rapprocha et s’arrêta sous la fenêtre, où il se mit à jouer tout son répertoire.

— Que le diable emporte l’Auvergnat et sa musique ! Est-ce l’heure de jouer à tour de bras : Je veux revoir ma Normandie ? s’écria M. Desprez impatienté.