Page:Gautier - Les Roues innocents.djvu/71

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bré par quelques libations. Les bouteilles avaient succédé aux bouteilles, le vin blanc au rouge, le cachet vert au cachet noir, le rhum à l’eau-de-vie, et les trois gredins buvaient toujours. Les deux domestiques de Florence ne se lassaient pas d’offrir, de verser et de payer. — Georges les déclarait des amis incomparables, et quand il se levait pour s’en aller, l’apparition d’une nouvelle liqueur le forçait de se rasseoir… Cette violence était douce au cœur de Georges ; cependant on le régalait avec un tel acharnement qu’il conçut quelque vague soupçon qu’on voulait le griser ; cette idée lui sembla puérile et saugrenue, et venant de gens qui ne l’appréciaient pas à sa juste valeur. Néanmoins il se tint sur ses gardes, et obligea ses compagnons à lui rendre exactement ses rasades ; et, de peur de quelque mauvais tour, il boutonna son habit, après avoir serré la boîte et la lettre dans sa poche de côté.

Au bout de deux heures, le cocher et le palefrenier dormaient l’un sur la table, l’autre dessous.

Georges, grâce à l’épaisseur de son crâne et à la vigueur de son estomac, avait pu s’acquitter de sa commission et faire dans le salon de M Desprez cette triomphante apparition que vous savez.

— Eh bien ! Georges, dit Amine à son laquais, qui, moyennant une séance d’un quart d’heure sous le robinet de la pompe, avait retrouvé tout son sang-froid, rends-moi compte de ton expédition.

— Mademoiselle, ils étaient là une demi-douzaine de vieux, les uns décorés, les autres décorés, tous décorés, — quoi ! — linge blanc, habit noir ; — des gens respectables enfin ! et qui ouvraient des yeux comme des portes cochères ; mon physique les émotionnait, ces bourgeois ! Quand j’ai donné la boîte et la lettre, et dit que je venais de votre part. M. Dalberg est devenu rouge comme un homard, la demoiselle à