Page:Gautier - Les Roues innocents.djvu/79

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baiser sur le front de sa fille, que je pardonnerai tout à un jeune homme, duels, dettes, folies de toute sorte, excepté d’avoir profané le portrait de mon enfant.

En disant ces mots, il prit sur la table le bougeoir d’argent qu’il y avait laissé, et se retira chez lui, maudissant Henri et surtout mademoiselle Amine de Beauvilliers.




VI


La douleur d’Henri, quelque grande qu’elle fût au moment de la catastrophe, s’était encore augmentée au bout de quelques jours par la privation de voir Calixte. Le retranchement de cette heure passée chaque soir près du métier à broder d’une jeune fille avec laquelle il n’échangeait pas vingt paroles faisait dans sa journée un vide immense qu’il ne pouvait remplir : sa vie n’avait plus de but. Attendre le moment de sa visite chez Calixte, y rêver lorsqu’elle était terminée, tel avait été jusqu’alors l’emploi de son temps ; il se sentit misérablement désœuvré. Il lui sembla qu’une vaste solitude s’était faite autour de lui ; que le soleil était noir et le monde frappé de mort. Tout cela parce qu’il n’allait plus rue de l’Abbaye, dans une maison triste et froide, chez un notaire ennuyeux.

Faisant taire son orgueil, car l’amour sincère est humble, il avait employé tous les moyens possibles pour s’excuser et rentrer en grâce auprès de M. Desprez, mais ses lettres étaient restées sans réponses ; elles contenaient pourtant les justifications les plus convaincantes et les plus explicites ; des personnes