Page:Gautier - Les Roues innocents.djvu/88

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l’ascendant de ce charme fatal dont les cœurs les plus froids n’étaient pas à l’abri.

— Commencez donc votre harangue, dit Amine en lui frappant les lèvres du bout de son gant, qu’elle avait retiré. — Allons, faut-il que je vous souffle ? — Amine la perverse, la scélérate, l’infâme, la femme sans cœur, ce doit être dans cette veine probablement que vous auriez choisi les épithètes de ma litanie.

— Vous avez fait le malheur de ma vie.

— Ceci n’est pas prouvé ; peut-être me remercierez-vous plus tard.

— …Brisé le cœur d’une pauvre enfant.

— Elle se consolera, si ce n’est déjà fait.

— Pourquoi avez-vous envoyé ce portrait ?

— Pourquoi n’êtes-vous pas venu le reprendre ?

— Méchante ! Le pouvais-je ?

— Ingrat ! Je vous inspirais donc une horreur bien insurmontable ?

— En toute autre circonstance, votre billet m’aurait rendu le plus heureux des hommes.

— Jugez de ma colère : — je me suis crue dédaignée, méprisée ; j’ai pensé que vous me trouviez laide ; j’ai douté de mon pouvoir : c’était ma première défaite !

— L’amour le plus violent, le plus pur, occupait mon cœur !

— C’est ce qui me rendait si malheureuse. Oh ! que j’enviais cet amour qui vous était inspiré par une autre ! Comme j’étais misérablement jalouse de cette Calixte ! Comme j’aurais voulu pouvoir l’étudier sans qu’elle me vît et lui prendre ce qui vous charme en elle ! Que j’ai regretté la gracieuse gaucherie de l’innocence ! Si vous saviez quels efforts j’ai faits pour donner à mes bandeaux cette ondulation virginale, à mes regards cette lueur timide que j’ai remarqués dans le médaillon ! Que de robes blanches j’ai es-