Page:Gautier - Les Roues innocents.djvu/96

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La toile se releva, et le ballet continua, accompagné d’applaudissements et de chœurs de cannes : Carlotta dansait. De temps à autre, Calixte se retournait à demi vers Rudolph pour lui demander l’explication de quelque chose qu’elle ne comprenait pas ; Rudolph, habitué de l’Opéra depuis maintes années, traduisait couramment la pantomime ; la chorégraphie n’avait pas de mystère pour lui. Dans cette position, la jeune fille représentait un de ces délicieux profils perdus, si chers aux grands peintres, et où les dessinateurs mettent toutes leurs finesses.

La fureur de Dalberg, à la vue de ces familiarités insignifiantes en tout autre cas, ne doit pas étonner quiconque a été jaloux ; il lui prenait des envies de monter à la loge de M. Desprez et d’insulter Rudolph.

Calixte lui paraissait un monstre de perfidie, une misérable, une infâme. À côté d’elle, Amine, qui au moins ne trompait personne, était l’innocence même. Il ne comprenait pas comment on pouvait cacher un cœur aussi faux sous de telles apparences de sincérité. Qui eût jamais pensé cela ! — Elle se laisse faire la cour par ce Rudolph pour me rendre fou de rage ! — Les femmes, honnêtes ou non, ne connaissent donc pas d’autre moyen de vengeance que de se déshonorer ou se compromettre ?

— Pensez-vous maintenant que mademoiselle Desprez mourra de chagrin de votre perte ? dit Amine de sa voix flûtée et railleuse au pauvre Dalberg, qui se déchirait la poitrine sous son gilet. Voilà votre conscience déchargée d’un grand poids, et désormais vous pourrez sans remords accorder quelque attention à votre humble esclave.

À la sortie du spectacle, les deux groupes se rencontrèrent sur l’escalier où l’on attend les voitures. Calixte, qui donnait le bras à son père, effleura de