Page:Gautier - Les jeunes France, romans goguenards.djvu/136

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— Tu as raison, fit Rodolphe en décroisant ses bras, et, comme dit don Juan, il faut pourtant bien que l’on s’amende.

Mariette sortit. Rodolphe tira une feuille de son carnet, et se mit, pour tuer le temps, à rimer quelques vers. Nous demandons humblement pardon au lecteur de lui voler une douzaine de lignes de prose en les transcrivant ici, mais cela est indispensable à la clarté de cette intéressante histoire. Ils étaient adressés, cela va sans dire, à madame de M*** :


Ô reine de mon cœur ! ô brune Italienne !
Quelle beauté peut-on comparer à la tienne !
On te dirait de marbre et taillée au ciseau,
Si le soleil romain, en te baisant la peau,
Ne t’avait pas dorée avec sa teinte étrange,
Et rendu le sein blond comme la blonde orange.
Une flamme divine illumine tes yeux,
L’ange, pour s’y mirer, abandonne les cieux,
Et si, dans la cité de douleur éternelle,
Il tombait un rayon de ta noire prunelle,
Il remettrait l’espoir à l’âme des maudits,
Et l’enfer un moment serait le paradis !


Albert entra.

— Que diable ! que griffonnes-tu là, Rodolphe ? Cela ne va pas jusqu’au bord du papier ; ce doit être des vers, ou le grand diable m’emporte. Donne, que je voie !

Rodolphe tendit le carré de vélin, comme un enfant tend la main à la férule du maître d’école ; car Albert était un impitoyable censeur, et, comme il ne faisait pas de vers, il ne pouvait lui rendre la pareille.