Page:Gautier - Mémoires d'un Éléphant blanc, Armand Colin et Cie, 1894.djvu/26

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ment éloigné ; il courait devant moi avec promptitude ; mais j’étais beaucoup plus grand que lui et j’aurais bientôt fait de le rejoindre. Je me lançai donc à sa poursuite, mais au moment de l’atteindre, je m’arrêtai net ; il venait de franchir une porte ouverte dans une formidable palissade, faite de troncs d’arbres géants. C’était donc là qu’on voulait m’attirer, me faire prisonnier ? …

J’essayai de reculer, de m’enfuir, mais j’étais cerné par les complices de mon faux ami qui, me fouettant cruellement à coups de trompe, me forcèrent à entrer dans cet enclos dont la porte se referma aussitôt.

En me voyant pris, je poussai mon cri de guerre ; je me lançai en avant, fondant de tout mon poids sur la palissade, cherchant à la renverser ; je courais comme un fou tout à l’entour, heurtant de mes défenses, saisissant de ma trompe les madriers pour essayer de les arracher ; je m’acharnai surtout contre la porte ; mais tout fut inutile.

Mes adversaires, prudemment, avaient disparu ; ils ne revinrent que lorsque je fus absolument épuisé, anéanti par ma rage impuissante, et, qu’immobile, baissant la tête, je m’avouai vaincu.

Celui qui m’avait attiré dans ce piège reparut et s’approcha de moi sans crainte en traînant d’énormes chaînes, dont il m’entoura les pieds. Comme, par de sourds grondements, je lui reprochai sa perfidie, il me fit comprendre que je n’étais pas en danger et que, si je voulais me soumettre, je ne regretterais pas ma liberté perdue.

La nuit était venue ; on me laissa seul, ainsi enchaîné. Avec acharnement je travaillai à détruire ces liens, mais sans pouvoir y parvenir. Enfin, accablé de désespoir et de lassitude, je me jetai sur le sol et, bientôt, je m’endormis.