Page:Gautier - Mémoires d'un Éléphant blanc, Armand Colin et Cie, 1894.djvu/31

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aucune marque d’impatience. Alors, on m’ôta les entraves des pieds ; l’éléphant se mit en marche et je le suivis docilement.

On sortit de l’enclos et on me conduisit à un étang dans lequel on me fit entrer pour me baigner et pour boire ; après les privations que j’avais subies, le bain me causa un plaisir si vif que je ne pouvais, quand il en fut temps, me décider à remonter sur la rive ; mais une piqûre à l’oreille me fit bientôt comprendre qu’il fallait obéir. J’eus une si grande peur d’être de nouveau privé de manger et de boire, que je m’élançai hors de l’eau, bien décidé à faire tout ce que l’on voudrait.

Maintenant, nous nous dirigions vers ces choses étranges que j’avais aperçues au bout de la plaine, le jour où l’on m’avait fait prisonnier. C’était, je le sus plus tard, la ville de Bangok, capitale du pays de Siam ; mais je n’avais encore jamais vu de ville, et ma curiosité était de nouveau si éveillée que j’avais hâte d’arriver.

À mesure que nous approchions, des hommes apparaissaient au bord de la route, de plus en plus nombreux, tellement que bientôt ce fut une foule. Ils étaient rangés immobiles des deux côtés de mon passage et, à ma grande surprise, je finis par m’apercevoir que c’était moi qu’ils attendaient, moi qu’on voulait voir. À mon approche, ils poussaient des cris de joie, et, quand je passais devant eux, ils se jetaient la face contre terre, les bras étendus ; puis, derrière moi, ils se relevaient et me suivaient de loin.

Aux portes de la ville, un cortège parut, venant à ma rencontre, avec des drapeaux d’or, des armes, des houppes de soie au bout de grandes perches.

Tout à coup, un bruit si extraordinaire éclata qu’il m’arrêta court. On eût dit des cris, des rugissements, le fracas du tonnerre, le sifflement du vent, mêlés à des voix d’oiseaux. Je fus si effrayé que je me retournai pour fuir, mais je me trouvai trompe à trompe avec mon compagnon, qui me suivait. Sa parfaite tranquillité et la façon