Page:Gautier - Mémoires d'un Éléphant blanc, Armand Colin et Cie, 1894.djvu/32

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goguenarde dont il clignait des yeux en me regardant, me rassurèrent ; j’eus honte aussi de montrer devant tant de spectateurs moins de courage qu’un autre, à tel point que je fis volte-face, pour reprendre la route, si vivement que l’homme assis sur mon cou n’avait pas eu le temps de me piquer trop fort l’oreille.

Je dus m’arrêter devant le chef du cortège, qui me saluait et faisait un discours.

Le grand bruit terrible avait cessé ; mais il reprit dès que le personnage se tut. Le cortège, se retournant, me précéda et on se remit en marche. Je vis alors que c’étaient des hommes qui faisaient tout ce tapage ; ils secouaient différents objets, tapaient dessus, soufflaient dedans et paraissaient se donner beaucoup de peine. Ce qu’ils faisaient c’était de la musique ; je m’y habituai par la suite, et même elle me devint très agréable. Pour l’instant, je n’avais plus peur et tout ce que je voyais m’amusait extrêmement.

Dans la ville, la foule était plus épaisse encore et la joie plus bruyante ; on avait étendu des tapis sur la route que je suivais, les maisons étaient ornées de guirlandes de fleurs, des fenêtres on jetait des fioles de parfum que mon conducteur attrapait au vol et répandait sur moi.

Pourquoi donc était-on si heureux de me voir ? pourquoi me comblait-on de tant d’honneurs ? moi que dans ma harde, au contraire, on repoussait et on dédaignait ? Je ne pouvais rien me répondre alors ; plus tard, je sus que la couleur blanchâtre de ma peau me valait seule