Page:Gautier - Mémoires d'un Éléphant blanc, Armand Colin et Cie, 1894.djvu/57

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tirer, mes défenses avec leurs armes tranchantes disparaissaient dans le ventre du cheval, que j’enlevai en l’air, et dont je jetai le cadavre sanglant, avec celui qu’il portait, au milieu des ennemis.

À partir de ce moment, ce fut un carnage devant moi ; je perçais, je tranchais, j’éventrais sur mon passage, des vivants, faisant des morts, pétrissant les cadavres sous mes larges pieds, qui bientôt furent chaussés de sang.

Le prince m’excitait de la voix, me poussait en avant. Son fusil, qu’un soldat placé derrière lui, remplaçait dès qu’il était déchargé, ne se taisait pas, et son tir était si sûr qu’il ne manquait jamais celui qu’il visait. Les rangs ennemis se creusaient devant nous, et Alemguir, toujours plein d’ardeur, me poussait toujours plus loin ; il voulait atteindre le maharajah de Mysore qui du centre de son armée dirigeait le combat. Il le voyait déjà, lui criait des injures, le défiait de venir se mesurer avec lui. Le maharajah souriait dédaigneusement, ne répondait pas.

Tout à coup, mon mahout, qui, lui, ne s’occupait qu’à me diriger et, moins emporté par la fureur guerrière, était mieux à même de juger la situation, cria d’une voix éperdue :

— En arrière ! … ou c’en est fait de nous !

Mais le prince criait :

— En avant !

Et mon mahout eut beau me labourer l’oreille de son croc, je refusai d’obéir.

— Prince ! prince ! vous êtes perdu, gémissait le malheureux esclave, l’armée de Golconde bat en retraite, nous sommes seuls au milieu des ennemis, on nous cerne, nous sommes pris ! … Il est trop tard ! …. trop tard pour fuir ! …

Une balle l’atteignit. Avec un gémissement étouffé il roula de mon cou, se cramponna un instant, m’inondant de sang, puis il tomba.

Mort, il était mort !