Page:Gautier - Mémoires d'un Éléphant blanc, Armand Colin et Cie, 1894.djvu/68

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ouvert à nos ennemis. Impossible d’éviter ce danger, et l’inquiétude me donnait un tremblement qui me paralysait un peu. Mon maître, plein de sang-froid, me parlait doucement.

— Calme-toi, disait-il, rien n’est désespéré ; tu sais combien les chevaux ont peur de toi ; s’ils nous atteignent, tu n’auras qu’à te retourner et à fondre sur eux pour les affoler et les faire fuir.

Mais, sans pouvoir l’exprimer, je pensai :

— Les balles pourraient atteindre mon cher prince.

Cependant je me remis et je parvins à avancer plus vite. Le jour, qui vient si tôt en été, commençait à poindre.

Un bruit sourd et continu se rapprochait et empêchait de percevoir la galopade des chevaux.

— N’est-ce pas un torrent ? dit Alemguir. Si nous pouvions l’atteindre et le mettre entre nous et ceux qui nous poursuivent, nous serions sauvés.

Je dressai ma trompe, humant l’air pour m’orienter, et je changeai de direction.

Le taillis s’éclaircissait ; j’avançais plus aisément entre de jeunes arbres et des roseaux que j’écrasais sous mes pieds, et nous fûmes bientôt devant une rivière torrentueuse qui courait au fond d’une gorge.

L’eau, qui bouillonnait par places et filait à donner le vertige, s’était