Page:Gautier - Mémoires d'un Éléphant blanc, Armand Colin et Cie, 1894.djvu/69

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creusé un lit dans la terre argileuse et semblait couler entre deux murailles.

— Hélas ! dit le prince, ce que je croyais devoir nous sauver va nous perdre ! Il est impossible de descendre dans cette rivière.

À mon avis, c’était difficile mais non impossible, et comme réfléchir perdait du temps, je me mis tout de suite à creuser la glaise avec mes défenses, à la pétrir sous mes pieds, à la rejeter à droite et à gauche, de façon à former une sorte d’escalier ; mais quand je crus que je pouvais m’y risquer, la terre s’éboula et, glissant sur la boue gluante, j’entrai dans la rivière plus vite que je ne le voulais, avec un pouf formidable qui fit rejaillir l’eau à une hauteur extraordinaire.

Par bonheur mon maître avait pu se cramponner à mon oreille et n’avait aucun mal. Je me consolai vite de ma chute, dont j’étais cependant un peu abasourdi.

Maintenant le courant nous emportait et je le laissai faire ; il courait pour moi, tandis que je me reposai délicieusement dans la fraîcheur de l’eau qui me ranimait. Le prince aussi retrouvait ses forces. Il se pencha plusieurs fois pour boire dans le creux de sa main.

Tout à coup il tourna la tête.

— Voici nos ennemis ! dit-il.

Les cavaliers, suivant la trouée que j’avais faite dans le taillis, venaient de déboucher sur la berge ; ils nous aperçurent et, suivant la rive, se lancèrent de notre côté.

Le prince ne les quittait pas des yeux.

— Ils ajustent, me cria-t-il ; pousse ton cri de guerre.

Je tirai du fond de mes poumons le plus terrible barrit qu’il me fût possible ; il était assez réussi ; et les échos se le rejetèrent à n’en plus finir. L’effet que mon maître voulait produire ne manqua pas ; les chevaux épouvantés se cabrèrent dans des mouvements désordonnés et toute la charge des fusils s’éparpilla sans nous atteindre.

— Nous savons comment nous défendre à présent, dit Alemguir ;