Page:Gautier - Mémoires d'un Éléphant blanc, Armand Colin et Cie, 1894.djvu/75

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l’enfant qui doit naître ; mon nom serait obscurci par ma fin honteuse, mon royaume envahi et saccagé ; tandis que moi vivant tout peut être réparé. Et c’est grâce à un être que les hommes croient inférieur à eux ! Ah ! la princesse de Siam a raison, c’est bien une âme royale et héroïque qui se cache sous ta rude enveloppe.

J’étais confus de tant d’éloges et je ne pouvais faire comprendre que, si j’avais une âme, c’était tout simplement une bonne âme d’éléphant, toute pleine d’affection pour celui qui m’avait le premier traité en ami.

Il me flattait doucement de la main, me regardait en souriant, d’un air attendri. Moi, par tous les moyens qui sont à notre portée : mouvements d’oreilles, trépignements sur place, longs reniflements, j’exprimai ma satisfaction.

— Je te jure, dit encore le prince, que tu seras toujours traité comme mon égal et considéré comme mon meilleur ami. Mais éloignons-nous encore ; nos adversaires pourraient revenir en nombre, maintenant que mon évasion doit être connue de tous.

Nous descendîmes une côte assez raide, parallèle à la cataracte. Alors ce fut une belle plaine fertile dans laquelle la rivière, apaisée, peu profonde, coulait sur un lit de cailloux et de rochers. Je pus la passer à gué, à peu de distance de la cascade qui s’éparpillait en neige, et que le soleil emplissait d’étincelles et d’irisations.

C’était donc là le saut que nous avions manqué de faire ! Il y avait de quoi frémir à le regarder, malgré toute la beauté dont la nature le parait. Je cherchai des yeux le cavalier qui avait été broyé à cette place ; mais il n’en restait plus trace.

Quand nous fûmes de l’autre côté, dans une prairie, couverte d’herbes fraîches et touffues, mon maître m’ordonna de manger.

— Voilà un bon repas pour toi, dit-il, dont il faut te hâter de profiter. Je regrette bien de ne pas pouvoir, comme toi, déjeuner de quelques touffes de verdure, car voilà longtemps que je n’ai rien pris.