Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/100

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une petite ruelle déserte, et là je vis, pour la première et la dernière fois, la manola demandée. C’était une grande fille bien découplée, de vingt-quatre ans environ, la plus haute vieillesse où puissent arriver les manolas et les grisettes. Elle avait le teint basané, le regard ferme et triste, la bouche un peu épaisse, et je ne sais quoi d’africain dans la construction du masque. Une énorme tresse de cheveux bleus à force d’être noirs, nattée comme le jonc d’une corbeille, lui faisait le tour de la tête et venait se rattacher à un grand peigne à galerie ; des paquets de grains de corail pendaient à ses oreilles ; son cou fauve était orne d’un collier de même matière ; une mantille de velours noir encadrait sa tête et ses épaules ; sa robe, aussi courte que celle des Suissesses du canton de Berne, était de drap brodé, et laissait voir des jambes fines et nerveuses enfermées dans un bas de soie noire bien tiré ; le soulier était de satin, selon l’ancienne mode ; un éventail rouge tremblait comme un papillon de cinabre dans ses doigts chargés de bagues d’argent. La dernière des manolas tourna le coin de la ruelle, et disparut à mes yeux émerveillés d’avoir vu une fois se promener dans le monde réel et vivant un costume de Duponchel, un déguisement d’Opéra ! Je vis aussi au Prado quelques pasiegas de Santander avec leur costume national, ces pasiegas sont réputées les meilleures nourrices de l’Espagne, et l’affection qu’elles portent aux enfants est proverbiale, comme en France la probité des Auvergnats ; elles ont une jupe de drap rouge plissée à gros plis, bordée d’un large galon, un corset de velours noir également galonné d’or, et pour coiffure un madras bariolé de couleurs éclatantes, le tout avec accompagnement de bijoux d’argent et autres coquetteries sauvages. Ces femmes sont fort belles, elles ont un caractère de force et de grandeur très frappant. L’habitude de bercer les enfants sur les bras leur donne une attitude renversée et cambrée qui va bien avec le développement de leur poitrine. Avoir une pasiega en costume est une espèce de luxe comme de faire