Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/144

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fleur bleue d’Allemagne (Ruy Blas ne trouverait pas aujourd’hui le moindre vergiss-mein-nicht dans ce hameau de liège, bâti sur un sol de pierre ponce), et l’on s’engage, par un chemin détestable, dans une interminable plaine poussiéreuse, toute couverte de blés et de seigles, dont le jaune pâle ajoute encore à la monotonie du paysage. Quelques croix de mauvais augure qui étirent çà et là leurs bras décharnés, quelques pointes de clochers qui révèlent au loin un bourg inaperçu, quelque lit de ravin desséché, traversé par une arcade de pierre, sont les seuls accidents qui se présentent. De temps à autre, l’on rencontre un paysan sur son mulet, la carabine au côté ; un muchacho chassant devant lui deux ou trois ânes chargés de jarres ou de paille hachée retenue par des cordelettes ; une pauvre femme hâve et brûlée par le soleil, traînant un marmot à l’air farouche, et puis c’est tout.

À mesure que nous avancions, le paysage devenait plus aride et plus désert, et ce ne fut pas sans un sentiment de satisfaction intérieure que nous aperçûmes, sur un pont de pierre sèche, les cinq chasseurs verts à cheval qui devaient nous servir d’escorte, car il faut une escorte pour aller de Madrid à Tolède. Ne dirait-on pas que l’on est en pleine Algérie, et que Madrid est entouré d’une Mitidja peuplée de Bédouins ?

On s’arrête pour déjeuner à Illescas, ville ou bourg, nous ne savons trop lequel, où l’on voit quelques traces d’anciennes constructions moresques, et dont les maisons ont des fenêtres grillées de serrurerie compliquée et surmontées de croix.

Ce déjeuner se compose d’une soupe à l’ail et aux œufs, de l’inévitable tortilla aux tomates, d’amandes grillées et d’oranges, le tout arrosé d’un vin de Val-de-Penhas assez bon, quoique épais à couper au couteau, empoisonnant la poix et couleur de sirop de mûres. La cuisine n’est pas le côté brillant de l’Espagne, et les hôtelleries n’ont pas été sensiblement améliorées depuis don Quichotte ; les peintures