Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/174

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entière : aussi quelle idée saugrenue et singulière d’aller placer un bain de jeunes filles devant la tour d’un jeune roi !

Puisque nous en sommes à parler de Rodrigue, disons ici la légende de la grotte d’Hercule, qui se rattache fatalement à l’histoire du malheureux prince goth. La grotte d’Hercule est un souterrain qui s’étend, dit-on, à trois lieues hors des murs, et dont la porte, fermée et cadenassée soigneusement, se trouve dans l’église de San-Ginès, sur le point le plus élevé de la ville. À cette place s’élevait autrefois un palais fondé par Tubal ; Hercule le restaura, l’agrandit, y établit son laboratoire et son école de magie, car Hercule, dont plus tard les Grecs firent un dieu, fut d’abord un puissant cabaliste. Au moyen de son art, il construisit une tour enchantée, avec des talismans et des inscriptions portant que, lorsque l’on pénétrerait dans cette enceinte magique, une nation féroce et barbare envahirait l’Espagne.

Craignant de voir se réaliser cette funeste prédiction, tous les rois, et surtout les rois goths, ajoutaient de nouvelles serrures et de nouveaux cadenas à la porte mystérieuse, non pas qu’ils eussent positivement foi à la prophétie, mais, en personnes sages, ils ne se souciaient nullement de se mêler à ces enchantements et à ces sorcelleries. Rodrigue, plus curieux ou plus nécessiteux, car ses débauches et ses prodigalités l’avaient épuisé d’argent, voulut tenter l’aventure, espérant trouver des trésors considérables dans le souterrain enchanté : il se dirigea vers la grotte, en tête de quelques déterminés munis de torches, de lanternes et de cordes, arriva à la porte creusée dans le roc vif et fermée d’un couvercle de fer plein de cadenas, avec une tablette où on lisait en caractères grecs : Le roi qui ouvrira ce souterrain et pourra découvrir les merveilles qu’il enferme verra des biens et des maux. Les autres rois, effrayés de l’alternative, n’avaient pas osé passer outre ; mais Rodrigue, risquant le mal pour avoir la chance