Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/177

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avec des margelles de marbre blanc, et nous entrerons tout de suite dans l’église pour examiner le tombeau du cardinal, exécuté en albâtre par ce prodigieux Berruguete qui vécut plus de quatre-vingts ans, couvrant sa patrie de chefs-d’œuvre d’un style varié et d’une perfection toujours égale. Le cardinal est couché sur sa tombe dans ses habits pontificaux ; la mort lui a pincé le nez de ses maigres doigts, et la contraction suprême des muscles, cherchant à retenir l’âme près de s’échapper, lui bride les coins de la bouche et lui effile le menton ; jamais masque moulé sur un mort n’a été plus sinistrement fidèle ; et cependant, la beauté du travail est telle, que l’on oublie ce que ce spectacle peut avoir de repoussant. De petits enfants, dans des attitudes désolées, soutiennent la plinthe et le blason du cardinal ; la terre cuite la plus souple et la plus facile n’a pas plus de liberté et de mollesse ; ce n’est pas sculpté, c’est pétri !

Il y a aussi, dans cette église, deux tableaux de Domenico Theotocopouli, dit le Greco, peintre extravagant et bizarre qui n’est guère connu hors de l’Espagne. Sa folie était, comme vous le savez, la crainte de passer pour imitateur du Titien, dont il avait été l’élève ; cette préoccupation le jeta dans les recherches et les caprices les plus baroques.

L’un de ces tableaux, celui qui représente la Sainte Famille, a dû rendre bien malheureux le pauvre Greco, car, au premier coup d’œil, on le prendrait pour un Titien véritable. L’ardente couleur du coloris, la vivacité de ton des draperies, ce beau reflet d’ambre jaune qui réchauffe jusqu’aux nuances les plus fraîches du peintre vénitien, tout concourt à tromper l’œil le plus exercé : la touche seule est moins large et moins grasse. Le peu de raison qui restait au Greco dut chavirer tout à fait dans le sombre océan de la folie, après avoir achevé ce chef-d’œuvre ; il n’y a pas beaucoup de peintres aujourd’hui en état de devenir fous par de semblables motifs.