Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/186

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pans est la forme la plus ordinaire des clochers. À l’embranchement des chemins, des croix suspectes ouvrent leurs bras sinistres ; de temps en temps passent des chars à bœufs, avec le bouvier endormi sous son manteau, des paysans à cheval, la mine farouche et la carabine à l’arçon de la selle.

Le ciel, au milieu du jour, est couleur de plomb en fusion ; la terre, d’un gris poudroyant micacé de lumière qui s’azure à peine dans le plus extrême lointain. Pas un seul bouquet d’arbres, pas un arbuste, pas une goutte d’eau dans le lit des torrents desséchés ; rien qui repose l’œil et rafraîchisse l’imagination. Pour trouver un peu d’abri contre les rayons dévorants du soleil, il faut suivre l’étroite ligne d’ombre bleue et rare que projettent les murailles. Il est vrai de dire que l’on était en plein mois de juillet, ce qui n’est pas précisément l’époque pour voyager fraîchement en Espagne ; mais nous sommes d’avis qu’il faut visiter les pays dans leur saison violente : l’Espagne en été, la Russie en hiver.

Jusqu’à la résidence royale (sitio real) d’Aranjuez, nous ne rencontrâmes rien qui mérite mention particulière. Aranjuez est un château de briques à coins de pierre, d’un effet blanc et rouge, avec de grands toits d’ardoises, des pavillons et des girouettes, qui rappellent le genre de constructions en usage sous Henri IV et Louis XIII, le palais de Fontainebleau ou les maisons de la place Royale de Paris. Le Tage, que l’on traverse sur un pont suspendu, y entretient une fraîcheur de végétation qui fait l’admiration des Espagnols, et permet aux arbres du Nord de s’y développer vigoureusement. On voit à Aranjuez des ormes, des frênes, des bouleaux, des trembles, curieux là-bas comme le seraient ici des figuiers de l’Inde, des aloès et des palmiers.

L’on nous fit remarquer une galerie construite exprès, par laquelle Godoy, le fameux prince de la Paix, se rendait de son hôtel au château. En sortant du village, l’on aperçoit à