Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/187

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gauche la place de Taureaux, qui est d’un aspect assez monumental.

Pendant le temps qu’on changeait de mules, nous courûmes au marché faire provision d’oranges et prendre des glaces, ou plutôt de la purée de neige au limon, à une de ces boutiques de refrescos en plein vent aussi communes en Espagne que les cabarets en France. Au lieu de boire des canons de vin bleu ou de petits verres d’eau-de-vie, les paysans et les vendeuses d’herbes du marché prennent une bebida helada, qui ne leur coûte pas plus cher, et du moins ne leur trouble pas la cervelle et ne les abrutit pas. L’absence d’ivrognerie rend les gens du peuple bien supérieurs aux classes correspondantes dans nos pays prétendus civilisés.

Le nom d’Aranjuez, qui est formé de ces deux mots : ara Jovis, indique assez que cette résidence s’élève sur l’emplacement d’un ancien temple de Jupiter. Nous n’eûmes pas le temps d’en visiter l’intérieur, et nous le regrettâmes peu, car tous les palais se ressemblent. Il en est de même des courtisans : l’originalité ne se trouve que dans le peuple, et la canaille semble avoir conservé le privilège de la poésie.

D’Aranjuez à Ocanha, les sites, sans être remarquables, sont cependant plus pittoresques. Des collines d’un beau mouvement, bien frappées par la lumière, accidentent les côtés de la route, quand le tourbillon de poussière où la diligence galope, enfermée comme un dieu dans son nuage, se dissipe, emporté par quelque haleine favorable, et vous permet de les apercevoir. Le chemin, quoique mal entretenu, est assez beau, grâce à ce merveilleux climat où il ne pleut presque jamais, et à la rareté des voitures, presque tous les transports se faisant à dos de bêtes.

Nous devions souper et coucher à Ocanha pour attendre le correo real et profiter de son escorte en nous joignant à lui, car nous allions bientôt entrer dans la Manche, infestée alors par les bandes de Palillos, Polichinelles et autres honnêtes