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VOYAGE EN ESPAGNE.

et fort peu récréatif. On n’aperçoit d’autre arbre que le pin avec son entaille d’où coule la résine. Cette large blessure dont la couleur saumon tranche avec les tons gris de l’écorce, donne un air on ne peut plus lamentable à ces arbres souffreteux et privés de la plus grande partie de leur sève. On dirait une forêt injustement égorgée qui lève les bras au ciel pour lui demander justice.

Nous passâmes à Dax au milieu de la nuit et traversâmes l’Adour par un temps affreux, une pluie battante et une bise à décorner les bœufs. Plus nous avancions vers les pays chauds, plus le froid devenait aigre et piquant ; si nous n’avions pas eu nos manteaux, nous aurions eu le nez et les pieds gelés comme les soldats de la grande armée à la campagne de Russie.

Lorsque le jour parut, nous étions encore dans les landes ; mais les pins étaient entremêlés de lièges, arbres que je m’étais toujours représentés sous la forme de bouchons, et qui sont en effet des arbres énormes qui tiennent à la fois du chêne et du caroubier pour la bizarrerie de l’attitude, la difformité et la rugosité des branches. Des espèces d’étangs d’eau saumâtre et de couleur plombée s’étendaient de chaque côté de la route ; un air salin nous arrivait par bouffées ; je ne sais quelle rumeur vague bourdonnait à l’horizon. Enfin, une silhouette bleuâtre se découpa sur le fond pâle du ciel : c’était la chaîne des Pyrénées. Quelques instants après, une ligne d’azur presque invisible, signature de l’Océan, nous annonça que nous étions arrivés. Bayonne ne tarda pas à nous apparaître sous la forme d’un tas de tuiles écrasées avec un clocher gauche et trapu ; nous ne voulons pas dire de mal de Bayonne, attendu qu’une ville que l’on voit par la pluie est naturellement affreuse. Le port n’était pas très rempli ; quelques rares bateaux pontés flânaient le long des quais déserts avec un air de nonchalance et de désœuvrement admirable ; les arbres qui forment la promenade sont très beaux et modèrent un peu l’austérité de toutes les lignes