Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/220

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de vous offrir une tasse de chocolat, qu’il est bon de refuser, et une cigarette, que l’on accepte quelquefois. Ces devoirs accomplis, vous allez dans un coin du patio vous joindre au groupe qui a le plus d’attrait pour vous. Les parents et les personnes âgées jouent au trecillo ; les jeunes gens causent avec les demoiselles, récitent les octaves et les dizains faits dans la journée, sont grondés et mis en pénitence pour les crimes qu’ils ont pu commettre la veille, comme d’avoir dansé trop souvent avec une jolie cousine, ou lancé une œillade trop vive vers un balcon défendu, et autres menues peccadilles. S’ils ont été bien sages, à la place de la rose qu’ils ont apportée, on leur donne l’œillet placé au corsage ou dans les cheveux, et l’on répond par un tour de prunelle et une légère pression de doigts à leur serrement de main lorsqu’on monte au balcon pour entendre passer la musique de la retraite. L’amour semble être la seule occupation à Grenade. L’on n’a pas parlé plus de deux ou trois fois à une jeune fille, que toute la ville vous déclare novio et novia, c’est-à-dire fiancés, et vous fait sur votre prétendue passion une foule de railleries innocentes, mais qui ne laissent pas que de vous inquiéter en vous faisant passer devant les yeux des visions conjugales. Cette galanterie est plutôt apparente que réelle ; malgré les œillades langoureuses, les regards brûlants, les conversations tendres ou passionnées, les diminutifs mignards et le querido (chéri) dont on fait précéder votre nom, il ne faut pas prendre pour cela des idées trop avantageuses. Un Français à qui une femme du monde dirait le quart de ce que dit sans conséquence une jeune fille grenadine à l’un de ses nombreux novios, croirait que l’heure du berger va sonner pour lui le soir même, en quoi il se tromperait ; s’il s’émancipait un peu trop, il serait vite rappelé à l’ordre et sommé de formuler ses intentions matrimoniales par-devers les grands-parents. Cette honnête liberté de langage, si éloignée des mœurs guindées et factices des nations du Nord, vaut mieux que notre