Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/223

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deux sérénades dans la même rue ne se seraient pas supportées ; le premier occupant prétendait rester seul et défendait à toute autre guitare que la sienne de bourdonner dans le silence de la nuit. Les prétentions se soutenaient à la pointe de l’épée ou du couteau, à moins cependant qu’une ronde ne vînt à passer. Alors les deux rivaux se réunissaient pour charger la patrouille, sauf à vider ensuite leur querelle particulière. Les susceptibilités de la sérénade se sont beaucoup adoucies, et chacun peut rascar el jamon (gratter le jambon) sous la muraille de sa belle en toute tranquillité d’esprit.

Si la nuit est sombre, il faut prendre garde de mettre le pied sur le ventre de quelque honorable hidalgo roulé dans sa mante, qui lui sert de vêtement, de lit et de maison. Dans les nuits d’été, les marches de granit du théâtre sont couvertes d’un tas de drôles qui n’ont pas d’autre asile. Chacun a son degré qui est comme son appartement, où l’on est toujours sûr de le retrouver. Ils dorment là sous le dôme bleu du ciel avec les étoiles pour veilleuses, à l’abri des punaises et défiant les piqûres des moustiques par la coriacité de leur peau tannée, bronzée aux feux du soleil d’Andalousie, et aussi noire, à coup sûr, que celle des mulâtres les plus foncés.

Voici, sans beaucoup de variantes, la vie que nous menions : le matin était consacré à des courses à travers la ville, à quelque promenade à l’Alhambra ou au Généralife, et ensuite à la visite obligée aux dames chez qui nous avions passé la soirée. Lorsque nous ne venions que deux fois par jour, l’on nous appelait ingrats, et l’on nous recevait avec tant de bienveillance, que nous nous trouvions en effet des êtres sauvages, farouches, et d’une négligence extrême.

Nous avions pour l’Alhambra une telle passion que, non contents d’y aller tous les jours, nous voulûmes y demeurer tout à fait, non pas dans les maisons avoisinantes, qu’on loue fort cher aux Anglais, mais dans le palais