Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/235

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à ce que l’on prétend, sont sur cuir préparé, collé à des panneaux de cèdre, et servent à prouver que le précepte du Coran qui défend la représentation des êtres animés n’était pas toujours scrupuleusement observé par les Mores, quand bien même les douze lions de la fontaine ne seraient pas là pour confirmer cette assertion.

À gauche, au milieu de la galerie, dans le sens de la longueur, se trouve la salle des Deux Sœurs, qui fait pendant à la salle des Abencérages. Ce nom de las dos Hermanas lui vient de deux immenses dalles de marbre blanc de Machaël, de grandeur égale et parfaitement semblables, que l’on remarque à son pavé. La voûte ou coupole, que les Espagnols appellent fort expressivement media naranja (demi-orange), est un miracle de travail et de patience. C’est quelque chose comme les gâteaux d’une ruche, comme les stalactites d’une grotte, comme les grappes de globules savonneux que les enfants soufflent au moyen d’une paille. Ces myriades de petites voûtes, de dômes de trois ou quatre pieds qui naissent les uns des autres, entrecroisant et brisant à chaque instant leurs arêtes, semblent plutôt le produit d’une cristallisation fortuite que l’œuvre d’une main humaine ; le bleu, le rouge et le vert brillent encore dans le creux des moulures d’un éclat presque aussi vif que s’ils venaient d’être posés. Les murailles, comme celles de la salle des Ambassadeurs, sont couvertes, depuis la frise jusqu’à hauteur d’homme, de broderies de stuc d’une délicatesse et d’une complication incroyables. Le bas est revêtu de ces carreaux de terre vernie où des angles noirs, verts et jaunes, forment mosaïque avec le fond blanc. Le milieu de la pièce, selon l’invariable usage des Arabes, dont les habitations ne semblent être que de grandes fontaines enjolivées, est occupé par un bassin et un jet d’eau. Il y en a quatre sous le portique du tribunal, autant sous le portique de l’entrée, un autre dans la salle des Abencérages, sans compter la Taza de los Leones, qui, non contente de verser de l’eau par les gueules de ses douze monstres, lance encore vers le ciel un torrent par le champignon qui la surmonte. Toutes ces eaux viennent se rendre, par des rigoles creusées dans le dallage des salles et le pavé de la cour, au pied de la fontaine des Lions, où elles s’engloutissent dans un conduit souterrain. Voilà à coup sûr un genre d’habitation où l’on ne sera pas incommodé par la poussière, et l’on se demande comment ces salles pouvaient être habitables l’hiver. Sans doute on fermait alors les grandes portes de cèdre, on recouvrait le pavé de marbre d’épais tapis, on allumait dans les braseros des feux de noyaux et de bois odoriférant, et l’on attendait ainsi le retour de la belle saison, qui ne se fait jamais beaucoup attendre à Grenade.


Nous ne décrirons pas la salle des Abencérages, qui est presque semblable à celle des Deux Sœurs, et n’a rien de particulier que son ancienne porte de bois assemblé en losanges, qui date du temps des Mores. À l’Alcazar de Séville, on en remarque une autre tout à fait du même style.

La Taza de los Leones jouit, dans les poésies arabes, d’une réputation merveilleuse, il n’est pas d’éloges dont on ne comble ces superbes animaux ; je dois avouer qu’il est difficile de trouver quelque chose qui ressemble moins à des lions que ces produits de la fantaisie africaine : les pattes sont de simples piquets pareils à ces morceaux de bois à peine dégrossis qu’on enfonce dans le ventre des chiens de carton pour les faire tenir en équilibre ; les mufles, rayés de barres transversales, sans doute pour figurer les moustaches, ressemblent parfaitement à des museaux d’hippopotame ; les yeux sont d’un dessin par trop primitif qui rappelle les informes essais des enfants. Cependant, ces douze monstres, en les acceptant, non pas comme lions, mais comme chimères, comme caprice d’ornement, font,