Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/270

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très agréable, et qui n’a aucun rapport avec le jus de nos cantaloups. Nous avions besoin de ces tranches rafraîchissantes pour modérer l’ardeur des piments et des épices dont sont relevés tous les mets espagnols. Incendiés au-dedans, rôtis au-dehors, telle était notre situation : il faisait une chaleur atroce. Étendus sur le carreau de briques de notre chambre, nous y dessinions notre empreinte en plaque de sueur ; le seul moyen de se procurer relativement un peu de fraîcheur, c’est de boucher toutes les portes, toutes les fenêtres, et de se tenir dans l’obscurité la plus complète.

Cependant, malgré cette température torride, je jetai bravement ma veste sur le coin de mon épaule, et j’allai faire un tour dans les rues d’Alhama. Le ciel était blanc comme du métal en fusion ; les cailloux du pavé luisaient comme s’ils eussent été cirés et frottés ; les murailles blanchies à la chaux avaient des scintillements micacés ; une lumière impitoyable, aveuglante, pénétrait jusque dans les moindres recoins. Les volets et les portes craquaient de sécheresse ; la terre haletante se fendillait, les branches de vigne se tordaient comme du bois vert dans la flamme. Ajoutez à cela la réverbération des roches voisines, espèce de miroirs ardents qui renvoyaient les rayons du soleil plus brûlants encore. Pour comble de torture, j’avais des souliers à semelles minces à travers lesquelles le pavé me grillait la plante des pieds. Pas un souffle d’air, pas une haleine de vent à faire remuer un duvet. On ne saurait rien imaginer de plus morne, de plus triste et de plus sauvage.

En errant au hasard par ces rues solitaires, aux murailles couleur de craies percées de quelques rares fenêtres bouchées par des volets de bois et d’un aspect tout à fait africain, j’arrivai sans rencontrer, je ne dirai pas une âme, mais seulement un corps sur la place de la ville, qui est d’une grande bizarrerie pittoresque. Un aqueduc l’enjambe de ses arcades de pierres. Un plateau, taillé sur le sommet