Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/273

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qu’il ruine sans cesse pour les reconstruire ailleurs, nous ne pouvons nous faire une idée de la profonde mélancolie qu’inspire cet azur uniforme comme l’éternité, et qu’on retrouve toujours suspendu au-dessus de sa tête. Dans un petit village que nous traversâmes, tout le monde était sorti sur les portes afin de jouir de la pluie, comme chez nous l’on rentre pour s’en garantir.

La nuit était venue sans crépuscule, presque subitement, comme elle arrive dans les pays chauds, et nous ne devions plus être fort loin de Velez-Malaga, lieu de notre couchée. Les montagnes s’adoucissaient en pentes moins abruptes, et mouraient en petites plaines caillouteuses traversées par des ruisseaux de quinze à vingt pas de large et d’un pied de profondeur, bordés de roseaux gigantesques. Les croix funèbres recommençaient à se montrer en plus grand nombre que jamais, et leur blancheur les faisait parfaitement distinguer dans la vapeur bleue de la nuit. Nous en comptâmes trois dans une distance de vingt pas. Aussi l’endroit est-il merveilleusement désert et propice aux guets-apens.

Il était onze heures quand nous entrâmes dans Velez ― Malaga, dont les fenêtres flamboyaient joyeusement, et qui retentissait du bruit des chansons et des guitares. Les jeunes filles, assises sur les balcons, chantaient des couplets que les novios accompagnaient d’en bas ; à chaque stance éclataient des rires, des cris, des applaudissements à n’en plus finir. D’autres groupes dansaient au coin des rues la cachucha, le fandango, le jaleo. Les guitares bourdonnaient sourdement comme des abeilles, les castagnettes babillaient et claquaient du bec : tout était joie et musique. On dirait que la seule affaire sérieuse des Espagnols soit le plaisir ; ils s’y livrent avec une franchise, un abandon et un entrain admirables. Nul peuple n’a moins l’air d’être malheureux ; l’étranger a vraiment peine à croire, lorsqu’il traverse la Péninsule, à la gravité des événements politiques, et ne peut guère s’imaginer que ce soit là un pays désolé