Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/287

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sautant de l’autre côté dès que Napoléon faisait mine d’approcher. Montès lui-même paraissait troublé, et même une fois, il avait posé le pied sur le rebord de la charpente des tablas, prêt à les franchir en cas d’alerte et de poursuite trop vive, ce qu’il n’avait pas fait dans les deux courses précédentes. La joie des spectateurs se traduisait en exclamations bruyantes, et les compliments les plus flatteurs pour le taureau s’élançaient de toutes les bouches. Une nouvelle prouesse de l’animal vint porter l’enthousiasme au dernier degré d’exaspération.

Un sobresaliente (doublure) de picador, car les deux chefs d’emploi étaient hors de combat, attendait, la lance baissée, l’assaut du terrible Napoléon, qui, sans s’inquiéter de sa piqûre à l’épaule, prit le cheval sous le ventre, d’un premier coup de tête lui fit tomber les jambes de devant sur le rebord des tablas et, d’un second lui soulevant la croupe, l’envoya avec son maître de l’autre côté de la barrière, dans le couloir de refuge qui circule tout autour de la place.

Un si bel exploit fit éclater des tonnerres de bravos. Le taureau était maître de la place qu’il parcourait en vainqueur, s’amusant, faute d’adversaires, à retourner et à jeter en l’air les cadavres des chevaux qu’il avait décousus. La provision de victimes était épuisée, et il n’y avait plus dans l’écurie du cirque de quoi remonter les picadores. Les banderilleros se tenaient enfourchés sur les tablas, n’osant descendre harceler de leurs flèches ornées de papier ce redoutable lutteur, dont la rage n’avait pas besoin, à coup sûr, d’excitations. Les spectateurs, impatientés de cette espèce d’entracte, criaient : Las banderillas ! las banderillas ! Fuego al alcalde ! le feu à l’alcade qui ne donne pas l’ordre ! Enfin, sur un signe du gouverneur de la place, un banderillo se détacha du groupe et planta deux flèches dans le cou de la bête furieuse, et se sauva de toute sa vitesse, mais pas assez promptement encore, car la corne lui effleura le bras et lui fendit la manche. Alors,