Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/296

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antique, dont les coups aveugles tombent au hasard sur les coupables et sur les innocents. L’on est souvent révolté, en lisant les tragiques grecs, de la situation du héros, également criminel s’il agit ou s’il n’agit pas ; le point d’honneur castillan est toujours parfaitement logique et d’accord avec lui-même. Il n’est d’ailleurs que l’exagération de toutes les vertus humaines poussées au dernier degré de susceptibilité. Dans ses fureurs les plus horribles, dans ses vengeances les plus atroces, le héros garde une attitude noble et solennelle. C’est toujours au nom de la loyauté, de la foi conjugale, du respect des aïeux, de l’intégrité du blason, qu’il tire du fourreau sa grande épée à coquille de fer, souvent contre ceux qu’il aime de toute son âme, et qu’une nécessité impérieuse l’oblige d’immoler. De la lutte des passions aux prises avec le point d’honneur résulte l’intérêt de la plupart des pièces de l’ancien théâtre espagnol, de l’intérêt profond, sympathique, vivement senti par les spectateurs, qui, dans la même situation, n’eussent pas agi autrement que le personnage. Avec une donnée si fertile, si profondément dans les mœurs de l’époque, il ne faut pas s’étonner de la facilité prodigieuse des anciens dramaturges de la Péninsule. Une autre source non moins abondante d’intérêt, ce sont les actions vertueuses, les dévouements chevaleresques, les renonciations sublimes, les fidélités inaltérables, les passions surhumaines, les délicatesses idéales, résistant aux intrigues les mieux ourdies, aux embûches les plus compliquées. Dans ce cas, le poète semble avoir pour but de proposer aux spectateurs un modèle achevé de la perfection humaine. Tout ce qu’il peut trouver de qualités, il l’entasse sur la tête de son prince ou de sa princesse ; il les fait plus soucieux de leur pureté que la blanche hermine, qui aime mieux mourir que d’avoir une tache sur sa fourrure de neige.

Un profond sentiment du catholicisme et des mœurs féodales respire dans tout ce théâtre, vraiment national d’