Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/302

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en Andalousie, comme chez nous celui de Napoléon ; son portrait orne les murs, les éventails, les tabatières, et les Anglais, grands exploiteurs de la vogue, quelle qu’elle soit, répandent de Gibraltar des milliers de foulards où les traits du célèbre matador sont reproduits par l’impression en rouge, en violet, en jaune, et accompagnés de légendes flatteuses.

Instruits par notre famine de la veille, nous achetâmes quelques provisions à notre hôte, et particulièrement un jambon qu’il nous fit payer un prix exorbitant. L’on parle beaucoup des voleurs de grand chemin : ce n’est pas sur le chemin qu’est le danger ; c’est au bord, dans l’auberge où l’on vous égorge, où l’on vous dépouille en toute sûreté sans que vous ayez le droit de recourir aux armes défensives, et de tirer votre coup de carabine au garçon qui vous apporte votre compte. Je plains les bandits de tout mon cœur ; de pareils hôteliers ne leur laissent pas grand-chose à faire, et ne leur livrent les voyageurs que comme des citrons dont on a exprimé le jus. Dans les autres pays, l’on vous fait payer cher une chose qu’on vous fournit ; en Espagne, vous payez l’absence de tout au poids de l’or.

Notre sieste achevée, on attela les mules à la galère ; chacun reprit sa place sur les matelas, l’escopetero enfourcha son petit cheval montagnard, le mayoral fit provision de menus cailloux pour lancer aux oreilles de ses bêtes, et l’on se remit en marche. La contrée que nous traversions était sauvage sans être pittoresque : des collines pelées, rugueuses, écorchées, décharnées jusqu’aux os, des lits de torrents pierreux, espèces de cicatrices imprimées au sol par le ravage des pluies d’hiver ; des bois d’oliviers dont le feuillage pâle, enfariné par la poussière, ne faisait naître aucune idée de verdure ou de fraîcheur ; çà et là, au flanc déchiré des ravins de craie et de tuf, quelque touffe de fenouil blanchie par la chaleur ; sur la poudre du chemin les traces des serpents et des vipères, et par-dessus