Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/307

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épaté qui ôte de la légèreté aux figures qu’ils supportent.

Ecija, bien qu’en dehors de l’itinéraire des touristes et généralement peu connue, est cependant une ville très intéressante, d’une physionomie toute particulière et très originale. Les clochers qui forment les angles les plus aigus de sa silhouette ne sont ni byzantins, ni gothiques, ni renaissance ; ils sont chinois, ou plutôt japonais ; vous les prendriez pour les tourelles de quelque miao dédié à Kong-fu-Tzée, Bouddha ou Fo, car ils sont revêtus entièrement de carreaux de porcelaine ou de faïence coloriés des teintes les plus vives et couverts de tuiles vernissées, vertes et blanches, disposées en damier et de l’aspect le plus étrange du monde. Le reste de l’architecture n’est pas moins chimérique, et l’amour du contourné y est poussé à ses dernières limites. Ce ne sont que dorures, incrustations, brèches et marbres de couleur chiffonnés comme des étoffes, que guirlandes de fleurs, lacs d’amour, anges bouffis, tout cela enluminé, fardé, d’une richesse folle et d’un mauvais goût sublime.

La Calle de los Caballeros, où demeure la noblesse et qui renferme les plus beaux hôtels, est vraiment quelque chose de miraculeux dans ce genre ; l’on a peine à croire que l’on soit dans une rue réelle, entre des maisons habitées par des êtres possibles. Les balcons, les grilles, les frises, rien n’est droit, tout se tortille, se contourne, s’épanouit en fleurons, en volutes, en chicorées. Vous ne trouverez pas une superficie d’un pouce carré qui ne soit guillochée, festonnée, dorée ou peinte ; tout ce que le genre désigné chez nous sous le nom de rococo a laissé de plus rocailleux et de plus désordonné, avec une épaisseur et un entassement de luxe que le bon goût français, même aux pires époques, a toujours su éviter. Ce pompadour hollando-chinois amuse et surprend en Andalousie. Les maisons ordinaires sont crépies à la chaux, d’une blancheur éblouissante qui se détache merveilleusement