Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/371

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barbaresques. Comme nous voulions faire quelques emplettes de babioles et de curiosités, on nous conduisit chez un des principaux, qui demeurait dans la ville haute, en nous faisant passer par des rues en escalier, moins anglaises que celles de la ville basse, et qui laissaient, à de certains détours, la vue s’échapper sur le golfe d’Algérisas, magnifiquement éclairé par les dernières lueurs du jour. En entrant dans la maison du Marocain, nous fûmes enveloppés d’un nuage d’arômes orientaux : le parfum doux et pénétrant de l’eau de rose nous monta au cerveau, et nous fit penser aux mystères du harem et aux merveilles des Mille et Une Nuits. Les fils du marchand, beaux jeunes gens d’une vingtaine d’années, étaient assis sur des bancs près de la porte et respiraient la fraîcheur du soir. Ils étaient doués de cette pureté de traits, de cette limpidité du regard, de cette noblesse nonchalante, de cet air de mélancolie amoureuse et pensive, attributs des races pures. Le père avait la mine étoffée et majestueuse d’un roi mage. Nous nous trouvions bien laids et bien mesquins à côté de ce gaillard solennel ; et du ton le plus humble, le chapeau à la main, nous lui demandâmes s’il voulait bien daigner nous vendre quelques paires de babouches de maroquin jaune. Il fit un signe d’acquiescement, et, comme nous lui faisions observer que le prix était un peu élevé, il nous répondit d’une façon grandiose en espagnol : Je ne surfais jamais : cela est bon pour les chrétiens. Ainsi notre mauvaise foi commerciale nous rend un objet de mépris pour les nations barbares, qui ne comprennent pas que le désir de gagner quelques centimes de plus puisse faire parjurer un homme.

Nos acquisitions faites, nous redescendîmes dans le Bas-Gibraltar, et nous allâmes faire un tour sur une belle promenade plantée d’arbres du Nord, entremêlés de fleurs, de factionnaires et de canons, où l’on voit des calèches et des cavaliers absolument comme à Hyde Park. Il n’y manque que la statue d’Achille Wellington. Heureusement, les Anglais