Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/66

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Notre position n’était pas autrement gaie, quoique nous fussions attaqués d’un accès de fou rire assez intempestif. Nos mules s’étaient évanouies en fumées, et nous n’avions plus qu’une voiture démantelée et sans roues. Heureusement, la venta n’était pas loin. On alla chercher deux galères, qui nous recueillirent, nous et notre bagage. La galère justifie parfaitement son nom : c’est une charrette à deux ou quatre roues, qui n’a ni fond ni plancher ; un lacis de cordes de roseau forme, dans la partie inférieure, un espèce de filet où l’on place les malles et les paquets. Là-dessus, on étend un matelas, un pur matelas espagnol, qui ne vous empêche en aucune façon de sentir les angles du bagage entassé au hasard. Les patients se groupent comme ils peuvent sur ce chevalet d’une nouvelle espèce, auprès duquel les grils de saint Laurent et de Guatimozin sont des lits de roses, car il était du moins possible de s’y retourner. Que diraient les philanthropes qui font voyager les forçats en chaise de poste, en voyant les galères auxquelles sont condamnés les gens les plus innocents du monde, lorsqu’ils vont visiter l’Espagne ?

Dans cet agréable véhicule privé de toute espèce de ressorts, nous faisions quatre lieues d’Espagne à l’heure, c’est-à-dire cinq lieues de France, une lieue de plus que les malles-postes les mieux servies sur la plus belle route. Pour aller plus vite, il aurait fallu des chevaux anglais, de course ou de chasse, et la route que nous suivions était coupée de montées très rudes et de pentes rapides, toujours descendues au triple galop ; il faut toute l’assurance et toute l’adresse des postillons et des conducteurs espagnols pour ne pas s’aller briser en cinquante mille morceaux au fond des précipices : au lieu de verser une fois, nous aurions dû toujours verser.

Nous étions secoués comme ces souris que l’on ballotte pour les étourdir et les tuer contre les parois de la souricière, et il fallait toute la sévère beauté du paysage pour ne pas nous laisser aller à la mélancolie et à la courbature ; mais