Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/98

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en France. Les Espagnoles y excellent ; l’éventail s’ouvre, se ferme, se retourne dans leurs doigts si vivement, si légèrement, qu’un prestidigitateur ne ferait pas mieux. Quelques élégantes en forment des collections du plus grand prix ; nous en avons vu une qui en comptait plus de cent de différents styles ; il y en avait de tout pays et de toute époque : ivoire, écaille, bois de santal, paillettes, gouaches du temps de Louis XIV et de Louis XV, papier de riz de Japon et de la Chine, rien n’y manquait ; plusieurs étaient étoilés de rubis, de diamants et autres pierres précieuses : c’est un luxe de bon goût et une charmante manie pour une jolie femme. Les éventails qui se ferment et s’épanouissent produisent un petit sifflement qui, répété plus de mille fois par minute, jette sa note à travers la confuse rumeur qui flotte sur la promenade, et a quelque chose d’étrange pour une oreille française. Lorsqu’une femme rencontre quelqu’un de connaissance, elle lui fait un petit signe d’éventail, et lui jette en passant le mot agur qui se prononce agour. Maintenant, venons aux beautés espagnoles.

Ce que nous entendons en France par type espagnol n’existe pas en Espagne, ou du moins je ne l’ai pas encore rencontré. On se figure habituellement, lorsqu’on parle senhora et mantille, un ovale allongé et pâle, de grands yeux noirs surmontés de sourcils de velours, un nez mince un peu arqué, une bouche rouge de grenade, et, sur tout cela, un ton chaud et doré justifiant le vers de la romance : Elle est jaune comme une orange. Ceci est le type arabe ou moresque, et non le type espagnol. Les Madrilènes sont charmantes dans toute l’acception du mot : sur quatre, il y en a trois de jolies ; mais elles ne répondent en rien à l’idée qu’on s’en fait. Elles sont petites, mignonnes, bien tournées, le pied mince, la taille cambrée, la poitrine d’un contour assez riche ; mais elles ont la peau très blanche, les traits délicats et chiffonnés, la bouche en cœur, et représentent parfaitement certains portraits de la Régence.